Le Voyageur Infernal

Le voyageur Infernal : Emergence d’une subjectivité auctoriale, Abstract

Le Voyageur infernal médiéval : émergence d’une subjectivité auctoriale.

À partir du Ve siècle, témoignage écrits d’incursions humaines dans l’autre monde se répandent en Europe et finissent par former une abondante littérature chrétienne dont le but est de promouvoir un enseignement sur le salut de l’âme. Certains de ces textes latins furent traduits en langue vernaculaire. Alors que la majorité des textes latins a été éditée et commentée, en particulier par Claude Carozzi qui en a apprécié la richesse, un nombre restreint parmi leurs versions en dialectes français, ont reçu l’attention qu’elles méritaient, et généralement il s’est agi de transférer les déductions tirées des premiers sur les seconds. L’objet de cette étude est d’enquêter sur les conceptions médiévales de crime et de châtiment, à partir d’une collection d’adaptations de voyages infernaux, en ancien français, anglo-normand et provençal, extraits de la grande période de traduction des textes latins, de la deuxième moitié du XIIe siècle à la fin du XIVe.

Dans les trois premiers chapitres et pour illustrer mon analyse, je me pencherai sur certaines réécritures, dont les plus discutées seront Le roman de la résurrection d’André de Coutances, inspiré en 1198 de l’Evangelium Nocodemi, une sélection de Descentes de Saint Paul remaniées entre 1170 et 1290 des Visiones Sancti Pauli Apostoli (IXe-XIIe), un éventail de Visions de Tondale composés de 1270 à 1320 à partir de la Visio Tungdali (1149), deux Traités des peines d’Enfer rédigés entre 1350 et 1470,  Li erre seint Brandain produit en 1121 par Benedeiz selon la Navigatio Brendani et enfin L’Espurgatoire Seint Patriz de Marie de France adapté en 1190 du Tractatus de 1175.

Juliette Bourdier, l'Emergence d'une subjectivité auctoriale

Hic fasciculus apud Vicimedia Communia iacet; in aliis inceptis adhiberi potest

La lecture critique de ce corpus utilise la perspective de l’émergence d’une subjectivité auctoriale dans le traitement du voyageur infernal. Ce voyageur est considéré en tant que personnage littéraire et évolue dans un espace à géométrie variable dont les dimensions, plutôt que de reproduire le monde terrestre, sont façonnées pour épouser un scénario sotériologique adapté à la rédemption du héros. L’épanouissement de cette figure littéraire qui s’affranchit de sa condition première, épouse en parallèle celle de l’auteur qui, ainsi, affirme son droit à l’invention.

Pour comprendre la fascination qu’exerce l’enfer littéraire du XIe au XIVe siècles, il est indispensable d’explorer sa conceptualisation en tant qu’espace-temps cosmologique opposant l’humain au divin, ainsi, lorsque la religion chrétienne se l’approprie, elle le soumet naturellement à l’économie du salut qui justifie son ancrage auprès des communautés humaines. L’historiographie du voyage infernal souligne l’aspiration des auteurs chrétiens à matérialiser les lieux d’enfer, corporéaliser les âmes et réifier les tourments infligés aux pécheurs. C’est cette généralisation de la matérialisation qui permet au voyageur, en tant que personnage littéraire, d’exister. Dans un au-delà divin et immatériel, le transport ne pouvait être que spirituel et le visionnaire séraphique. Il fallait bâtir un espace tangible qui puisse être réellement parcouru par un acteur plus charnel qui pouvait, en quelque sorte, palper les tourments infernaux. En adaptant les témoignages de voyages infernaux supposés concrets en une formulation sotériologique, les auteurs ont calqué les valeurs humaines et terrestres des communautés auxquels ils appartenaient, puis ils ont ouvert l’accès du lieu sacré et ainsi conçu un personnage littéraire au rôle ambigu.

Après avoir étudié l’archétype vernaculaire du voyage infernal et de ses visionnaires, j’affirme le rôle que ce genre a joué dans la réorganisation de l’Enfer et son enracinement dans l’imagerie populaire. Je soutiens que la sacralité de l’enfer n’a pu être préservée que par sa bipartition. Elle a progressivement révélé un royaume temporaire et purgatif dont l’espace urbanisé est consacré à la rédemption des âmes qui peuvent être sauvées et a caché profondément sous terre une fosse éternelle et punitive dont l’espace naturel est réservé aux damnés et à leur prince, Satan. Le purgatoire s’ouvrait aux visiteurs sous la médiation cléricale, il devenait un espace fictionnel poreux, dépeint comme le carrefour du monde de l’au-delà et dans lequel chaque personnage littéraire pouvait tenter de d’échapper à l’emprise de la stricte modélisation du voyage infernal.

La corporéalisation de l’âme du voyageur dans les textes infernaux est la phase fondamentale qui a permis à l’auteur d’établir une symbiose avec son écrit. En analysant la quête identitaire qui suscite son implication personnelle dans l’élaboration du récit, je démontre la relation entre l’autonomie croissante d’une figure héroïque qui s’impose sur le processus de rédemption, et la libération progressive de l’auteur vernaculaire qui s’éloigne ostensiblement de ses sources latines. Je soutiens que cette dynamique altère singulièrement la structure formulative cléricale du voyage infernal dans son ensemble. Ce mouvement l’oriente vers une écriture qui privilégie les digressions discursives permettant ainsi d’accueillir une réelle gestion de son l’audience laïque, et en fin de compte de promouvoir l’épanouissement d’une nouvelle subjectivité auctoriale.

Finalement en 1220, Raoul de Houdenc auteur anticonformiste, finit d’ébranler le schéma narratif qui emprisonnait le passage dans l’au-delà, avec le Songe d’Enfer. Dans le quatrième chapitre, en examinant l’imbrication de la parodie du voyage infernal avec la satire de la société que présente Raoul, je réévalue l’interprétation du poème qui, bien loin d’être un conte moral ou édifiant, revendique la qualité du ménestrel, l’intention auctoriale et se lance dans une quête pour une pratique littéraire intime, en dehors d’un modèle chrétien absolu et incontestable. Le songe d’Enfer est un voyage infernal dans une société courtoise fictive, il revendique le contrôle esthétique et moral qui émane du fait d’être poète et donc créateur.

L’Enfer est né de la littérature, le moyen-âge en a apprivoisé la géographie, le fonctionnement et l’accès. Se plaçant derrière une mécanique sotériologique qui a progressivement motivé une nouvelle lecture de l’espace infernal, l’auteur a imbriqué les genres littéraires médiévaux au nom de l’épanouissement d’un personnage emblématique. Une fois la frontière de l’écrit religieux transgressée, le poète a pu valoriser une exploration intime qui l’a mené vers l’affirmation de sa propre singularité.

Juliette Bourdier


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